Maurice Yvain
L'opérette nouveau style ou nouveau rythme dont Christiné avait donné le premier modèle de choix, ce devait être à un authentique musicien de la réaliser, syncopée, dansée et, si l'ose ainsi parler "de chambre" : peu de personnages et quelques girls. Ce musicien s'appelle Maurice Yvain.
Mieux que Parisien, Montmartrois et de famille musicienne, Maurice Yvain, élève de Louis Diémer et de Xavier Leroux, avait dû apprendre son métier aux Quat'z'Arts ou en certains cabarets de nuit monégasques. Ses premières manifestations furent des chansons à tout aller pour Chevalier et pour Mistinguett : Mon Homme, En douce, J'en ai marre, mais aussi Billets doux et Le Pays du Rêve. Il en était là quand il s'imposa avec une petite comédie à peine chantée ; elle ne l'était que par des comédiens qui ne chantaient point : Jeanne Bonnet, Jeanne Cheirel et Victor Boucher, devenu Taboucher pour la circonstance. C'était Ta bouche, trois actes, trois casinos, trois divorces, trois mariages et un seul décor. Mais au lendemain de sa première, alors que Paris commençait à fredonner, pour ne l'oublier de si tôt, " De mon temps... " et " Ça c'est une chose qu'on ne peut pas oublier ", Henri Bidou devait écrire ce qui suit :
"Toute la fadasserie sentimentale qui fait l'ignominie du genre a ici disparu. Il ne reste que comique et grâce, vive. La petite partition de Maurice Yvain marquera à coup sûr un chapitre de l'esprit de l'opérette française."
Ta bouche devait être suivie de Pas sur la bouche et de Bouche à bouche, l ' avant-dernière de ces opérettes étant qualifiée de " petit chef-d'œuvre " par René Dumesnil. Outre les deux pages plus haut citées, Ta bouche avait donné un shimmy (Le petit amant) ; Pas sur la bouche donnait un fox-trot ; Bouche à bouche donnait une valse.
Entre-temps, en 1925, Maurice Yvain avait d'ailleurs écrit Là-haut, dont un final s'était largement imposé : " Le premier, le seul paradis, c'est Paris. " A tout ceci, il fallait bientôt ajouter, en 1924, La Dame en décolleté (" Lorsqu'enfin... ,"); en 1925, Gosse de Riche (" On biaise... ") ; et puis Un bon Garçon (1926) ; Yes (1928) avec sa Valse de l'Adieu ; Elle est à vous (1929) avec " Pouet-Pouet " ; Kadubec (1930) ; Pépée (1931) ; Encore cinquante centimes (1932) - celle-ci en collaboration avec Christiné ; Oh! Papa (1933) ; Un Coup de Veine (1934), Vacances (1935), etc. Il n'est aucune de ces petites œuvres qui ne témoigne de l'art de ce musicien, un art fait de goût, de tact, de mesure, de finesse, de naturel, de simplicité, d'aisance, de bonhomie, de malice - de malice et d'esprit, voire de poésie. Cet art est celui d'un musicien qui est le mainteneur d'une tradition contre l'envahissement étranger. Etranger, sans doute, le jazz ; mais ce jazz ou tout au moins la musique syncopée - one step, fox-trot, java, tango, shimmy, passo-doble, blues - il l'incorpore jusqu'à lui assurer une sorte de naturalisation française. Gosse de Riche compte un septuor qui, pour être un blues, n'en est pas moins un vrai septuor. Arthur Honegger devait dire à l'auteur de ce petit livre : " Un final d'Yvain, c'est ficelé comme un final d'Haydn. Ce petit musicien est un maître."