Georg Gershwin
(1898-1937)
Jacob Gershowicz, dit Georg Gershwin, naît le 26 septembre 1898, soit en même temps que le jazz lui-même, dans un foyer d'émigrés russes et dans une rue sans joie — et sans musique — de l'East Side new yorkais : le hasard seul lui fera entendre certain jour l'Humoresque de Dvorak qui sera, pour lui, une révélation. Son obstination à vouloir être musicien lui donne un maître, Ch. Hambitzer, compositeur d'opérettes obscures. De bien d'autre standing, Kern et Romberg, celui-ci de onze ans son aîné, de treize celui-là. De 1913, la première opérette de Romberg, et de 1915 la première de Kern qui compte. Quant à la sienne, La la Lucile, son try-out, sa première n'est que de 1924. Il n'empêche qu'avant cette date, Gershwin, qui n'est toujours que " song plugger ", avait déjà collaboré avec Romberg pour un passing show, Making of a Girl. Interprété par Fred et Adèle Astaire, La la Lucile devait tenir six mois, tandis que Al Jonson imposait un de ses airs-succès " Swanee " du Bronx à Frisco. D'autres chansons suivront, sorties des très fameuses Scandi's Revues de G. White, tel le " Song of long ago ". Ainsi est-ce en maître incontesté qu'il donne, en 1923, deux opérettes nouvelles : Little Miss Bluebard et The perfect Lady, la première devenant, en passant de Boston à New York, Sweet little Devil. Sans doute tout Gershwin est-il déjà là, encore qu'on ait prétendu qu'il ne devait être Gershwin tout à fait que du jour de 1920 où son frère Ira devint son parolier en lui apportant " l'll build a starway to Paradise ". Cela lui indiquait la voie. Il la devait suivre avec " Lady be good ", avec " The man l love ", avec " Somebody loves me ", avec " Looking for a boy ". " l am just a little girl who is looking for a little boy who is looking for a girl to love " : l'essence de l'art d'Ira et de Georg tient en pareille phrase ; ils sont les poètes de la mélancolie souriante, celle de la femme dans l'attente sentimentale et sensuelle de l'amour, ce qui va se dire en quelque deux cents chansons faisant d'avance le succès d'une dizaine de shows, Lady be good (1924) déjà cité, ou Tip Toes (1925), celui-ci rivalisant aussitôt avec la Rhapsody in blues et le Concerto en fa qui lui sont contemporains.
Il était une fois, dit Tip Toes, dont le titre sonne en deux sons étouffés de grelot, une petite fille qui s'appelait ainsi Sur-la-pointe-des-pieds et qui faisait partie, avec l'Oncle Puff et le Cousin Bob, du Trio Kayes, ce qui ne devait l'empêcher d'épouser un milliardaire, roi de la colle forte. Quelconque, le sujet. La musique compte seule, collant au texte, une musique drue, alerte, concise et cocasse, fraîche et franche, simple, vitaminisée (mais jamais frelatée), simple (et jamais vulgaire). Un tendre balancement de tierce majeure ou mineure ; une douce alternance de secondes et cette hésitation charmante attaquant la note trop bas pour l'atteindre par les trois degrés d'un caressant chromatisme : voilà bien la signature d'un " grand petit musicien " qui sut conférer à la musique syncopée ses titres de noblesse et au blues cette note bleue qui est celle de la poésie : si petite soit-elle, une musique ne vaut jamais que par le potentiel de poésie qu'elle dégage.
Tip Toes avait donné " Looking for a boy " et " That certain feeling " ; Oh ! Kay (1926), guère inférieur à Tip Toes, devait lancer " Clap your hands "; Funny Face (1927), " Let's kiss " ; le cataclysmique Giri Crazy (1930), " l got rythm ". Après quoi, Gershwin devait tenter, avant le grand renouvellement de Porgy and Bess, un renouvellement double avec deux opérettes qui versaient en la satire politique, un peu comme Offenbach l'avait tenté avec sa Grande Duchesse, ses Brigands ou mieux encore son Roi Carotte. Ces deux opérettes gershwiniennes : Strike up The band (1930) et Of Thee l sing (1931), celle-ci empruntant son titre à Walt Whitman. L'une moque une campagne présidentielle, l'autre le chauvinisme militant et militarisant des U.S.A. à l'occasion d'une guerre pour le chocolat entre ses Etats et l'Helvétie ! L'humour est-il la politesse du désespoir ? C'est ici la règle d'acier d'un jeu de massacre n'épargnant ni Président, ni Cour Suprême, ni Pentagone ; ce qui n'empêchait l'œuvre de décrocher, en 1932, le Prix Pulitzer. Et quant à Porgy and Bess, c'est une œuvre qui pour être un drame lyrique n'en compte pas moins quelques pages d'opérette : ce ne sont pas les moins réussies.
A Hollywood et à 39 ans — un an de plus que Mendelssohn, son musicien préféré, affirme-t-on — le 17 juillet 1937, disparaissait G. Gershwin.
D'après J. Bruyr, L'Opérette (Que sais-je ?)