Hervé
(Houdain, 1823 - )
"Jusqu'à en avoir peur" (l'aveu est de lui), Offenbach n'avait eu qu'un unique concurrent : Hervé. Cependant si lui, Offenbach, n'était que musicien - décevant, le seul essai de libretto qu'il ait tenté : Péronilla (1877) - Hervé, en même temps que compositeur, était entrepreneur de spectacle, chef d'orchestre, chanteur, metteur en scène, décorateur, mécanicien quand il le fallait. Ainsi, mieux que n'importe qui, renoue-t-il avec ces farceurs des Foires parisiennes qui lui avaient donné, plus qu'à d'autres, ses premiers modèles.
Les origines.
Florimond Rongé, dit Hervé, était né le 30 juin 1823, à Houdain, près d'Arras, et il était fils d'une jeune femme née Tras los Montès et d'un représentant de la maréchaussée. D'où, comme on l'a suggéré, l'abondance en son œuvre de séguedilles et de boléros (La Belle Espagnole, La fine Fleur de l'Andalousie) autant que de gendarmes : Gendarme Livarot du Hussard persécuté, Gendarme Géromé de L'Œil crevé. Orphelin à dix ans. Choriste à Saint-Roch à douze. Elève d'Auber à quinze. A seize, organiste de Bicêtre : c'est pour les aliénés de l'Asile qu'il improvise L'Ours et le Pacha, opérette qui prélude au Compositeur toqué, celle-ci éminemment autobiographique. Enfin, si à vingt-deux ans il tient le matin les orgues de Saint-Eustache, il n'en fait pas moins le soir le jocrisse dans les théâtres de quartier. Bref, il est déjà le Célestin-Floridor de sa future Mam'zelle Nitouche.
Les Opérettes Faubourg.
Les véritables débuts d'Hervé sont à l'Opéra National qu'Adam avait créé en 1847. En 1848, et avec le fameux fantaisiste Joseph Kelm, il y donnait une fantaisie de sa façon, Don Quichotte et Sancho Pança. Ce qui le fait de sept ans (1848-1855) le prédécesseur d' Offenbach, tout comme il sera huit mois avant lui (21 octobre 1854 - 5 juillet 1855) directeur d'une scène d'à côté. Les Bouffes d'Offenbach avaient été aux Champs-Elysées, puis au Boulevard, au Faubourg du Temple, ces Folies-Concertantes qui seront les Folies-Nouvelles d'Hervé. A quartier différent, public dissemblable. L'opérette d'Hervé aura d'abord un accent de franchise populaire, populaire ou authentique que l'opérette "fashionable" d'Offenbach ignorera toujours. Ceci dès La fine Fleur de l'Andalousie déjà citée et qui, sur un slogan de Banville: "C'est ici qu'on oublie, la pâle mélancolie", forme son spectacle d'ouverture.
Entre trois ou quatre douzaines d'actes-folies qu'il prodigue entre 1854 et 1860, Hervé accueille l'Oyayaye d'Offenbach et les Deux Sous de Charbon de Léo Delibes. Ces petites choses ne pourraient être reprises : elles ne sont pas loin d'être comparables à ces canevas sur lesquels, à la Foire toujours, l'auteur-interprète improvisait d'une imagination jamais à court. Tout y va. "Que d'exubérance, de pasquinades, de billevesées, d'extravagances, d'incohérences, de coq à l'âne, de turlupinades, de contrepetteries, de charentonneries !" Lui-même se dit l'inventeur "d'un genre loufoque, burlesque, échevelé, endiablé, cocasse, hilare, saugrenu, catapultueux". Farfelu n'est point encore entré dans le langage. Estuberlu l'est déjà : lui-même en use dans L'Œil crevé . Il est l'homme au rire hénaurme "élevant l'insanité à la hauteur d'une institution publique".
Tout en ayant, et de fort près, les caractères mêmes de leurs textes, la musique semble un peu sacrifiée en ces œuvrettes de début où le compositeur est poussé aux épaules par l'incessante nécessité de renouveler son affiche. Cependant en deux bonds - et à deux ans de distance - Hervé va à la fois élargir sa manière et s'assurer deux créations au Boulevard : c'est, en 1864, Les Joueurs de Flûte aux Variétés ; c'est, en 1866, Les Chevaliers de la Table ronde aux Bouffes-Parisiens. Les Joueurs de Flûte, "paroles romaines" de Jules Moinaux et "musique gauloise" d'Hervé. Et encore qu'ayant tenu cent soirs, l'œuvre, au dire de Sarcey, avait eu un tort : celui de venir avant La Belle Hélène.
Le trio des Grandes Opérettes
L'heure pourtant allait sonner où Hervé allait pouvoir s'aligner avec l'auteur même de cette Belle Hélène : à la tétralogie offenbachienne (Vie Parisienne, Grande Duchesse, Périchole et Brigands) allait s'opposer la trilogie de L'Œil crevé, de Chilpéric et du Petit Faust, trilogie "où la fantaisie culbutait la poésie, où la modernité donnait des crocs-en-jambe à l'histoire, où le bon sens paraissait folie parmi ces méli-mélodies où la vieille formule de l'opéra, de l'opéra-comique, de l'opérette elle-même était exacerbée, fouaillée, tortionnée, convulsionnée, parodiée, bafouée, frelatée, recroquevillée, tarabustée, tirepillée au point qu'on ignorait si le compositeur se moquait de nous ou de lui-même". Et peut-être n'a-t-on jamais mieux qu'en ces lignes de L. Schneider défini - défini ou décrit - l'art défiant toute analyse comme toute comparaison d'Hervé.
1. L'Œil crevé (1867). Cet Œil qui devait d'abord s'appeler V'lan dans l'Œil est une double parodie du Freischutz et de Guillaume Tell. Elle est empreinte, à dire d'expert, d'une délicatesse de ciseleur que n'aurait pas désavouée Grisar comme d'une vigueur que n'auraient désavouée Rossini ou Verdi, le dernier Rossini, s'entend, et le tout premier Verdi. Orphée aux Enfers avait donné un cancan célèbre. L'Œil crevé devait laisser un quadrille fameux. Quant à l'œuvre elle-même, elle connut encore une reprise en 1896.
2. Chilpéric (1868). Encore que moins bien accueilli d'abord que L'Œil crevé (qui l'avait été avec transports), Chilpéric est, dans le genre, le chef-d'œuvre de l'auteur. Plus que partout ailleurs, l'anachronisme est roi. Cette Frédégonde enlevée à son mari Landri par Chilpéric qui en fait sa Première Lingère entre son Dr Ricin et son Grand Légendaire, on ne voudrait pas qu'elle relève de la vérité historique des Récits mérovingiens d'Augustin Thierry ; mais sans doute faut-il bien connaître l'histoire pour la trahir avec une aussi plaisante désinvolture ! Et, tout de même, sans doute faut-il connaître la musique pour en tirer si plaisantes allusions : n'y a-t-on décelé des échos de La Flûte enchantée, des Huguenots, de Lohengrin, d'Hamlet et de Sigurd ? Si l'on se souvient que l'œuvre est de 1868, l'année d'Hamlet précisément, mais que Sigurd est de 1885, peut-être sera-t-on prêt à faire sien le "Déjà !" que, d'après Hervé lui-même, Henri II lançait au page lui annonçant Molière ! Enfin, l'interprétation était à la hauteur de l'œuvre, et Hervé y trouvait, pour le rôle de Frédégonde, son Hortense Schneider : la rubénienne Blanche d'Antigny. Le succès, hésitant, nous l'avons dit, s'affirma plus tard au point que Hervé lui-même donna - ce qu'il pourrait bien être le seul à avoir fait ! - une parodie de son œuvre sous le nom de Chilméric.
3. Le Petit Faust (1869). Cette année 1869 était celle où le Faust de Gounod alors vieux de dix ans entrait à l'Opéra. L'œuvre parodiée était donc d'actualité. Parodiée : Marguerite y est courtisée par son professeur de philosophie en une classe qu'elle met sens dessus dessous avant de s'enfuir avec lui au Cabaret du Vergissmeinnicht, le cocher étant "le véritable Apollon de la poésie de l'opérette". Et c'est cela qui permettait à Hector Crémieux, lequel se disait poète et qui, par exception, se trouvait être le librettiste d'Hervé, de se prétendre "le père du genre". A la vérité, le côté sentimental de son texte, tout relatif qu'il fût, servait un peu moins bien le "compositeur toqué" que l'outrance débridée de ses livrets personnels. Il n'empêche que l'œuvre fut, Mam'zelle Nitouche exceptée, de toutes ses œuvres la plus souvent reprise : elle le fut en 1882, en 1892, en 1897. On y retrouva deux pages parmi ses meilleures : "La Valse des Marguerites" et "La Ballade (méphistophélesque) des Quatre Saisons".
"Etant son propre librettiste comme Wagner, devait dire E. Tarbé, Hervé est comme lui un incompris". "Cet incompris, ajoutait V. Joncières, est un musicien remarquable qui eût été fort capable d'écrire des œuvres sérieuses".
A ces deux citations, on en peut ajouter deux autres, l'une d'un poète authentique, Théodore de Banville : "Hervé est un faux pitre ayant rivé lui-même la chaîne qui l'attache à la poésie ; cette chaîne a une perle pour boulet", l'autre, d'un musicographe dont on ne peut discuter l'autorité, Hugo Riemann : "Hervé est le père de l'opérette française".
D'après J. BRUYR, L'opérette (Que sais-je ?)