Franz Suppé
(Spalato, 1819 - Gars, 1895)
Depuis au moins deux générations,
les Suppé avaient quitté leur Belgique d'origine pour s'installer
à Crémone, mais c'est à Spalato, dans un yacht amarré
devant cette ville blanche de l'Adriatique que devait naître, le 18 avril
1819, Francesco Ezechiel Ermenegildo Cavaliere von Suppé-Demelli. Sa
famille cependant avait en outre des attaches à Zara où il devait
décrocher en sa quinzième année, ses deux premiers succès
: aux Franciscains de la ville une Messe qui
pourrait bien être la Messe
Dalmate figurant
à son Catalogue, et dans un salon de la cité une avant-première
opérette, Der
Apfel. L'année
suivante, son père disparaissait ce qui obligeait sa mère à
se fixer à Vienne. Or, Vienne était alors à Donizetti,
qui, en 1842, y faisait entendre sa Linda da Chamouni. Et ce serait ce maestro qui lui aurait définitivement fait
abandonner les études du Code pour celles de la musique. Il les poursuivait
avec un compositeur ayant alors grande réputation : Ignaaz von Seyfried,
élève d'Haydn, était l'auteur de deux opéras bibliques,
Saül et Abraham. Ainsi Suppé devint-il un musicien " sérieux
", ce qui ne l'empêchait d'être attaché au Josefstadt
Theatre comme chef d'orchestre, voire comme arrangeur de " possen ",
façon de vaudevilles populaires : il en aurait écrit pour son
compte près de deux cents, dont deux essentiellement parodiques, Tannenhauser et Lohengeld Oder die Jungfrau von Dragant. La valse manquait-elle en ces œuvres
mineures ? Elle ne manqua point en tout cas dans Das Pensionnat (1860), qui alliait chaleur italienne et charme viennois.
Mais déjà il avait donné un Paragraph 3 (1858), qui lui avait apporté la notoriété,
tandis que ses Zehn
Madchen und kein Mann (1862)
lui assuraient une sorte de gloire. Cette dernière opérette n'était
pas loin d'imposer un genre, le sien, qui est mélange de refrains populaires,
de chansons estudiantines et de Wienerlandler. A noter que ces Zehn Madchen étaient, à quatre près, d'après
les Six Demoiselles
à marier auxquelles
Delibes avait déjà, en 1856, fait musicalement la cour. Et dès
lors, du Josefstadt Theatre au Theâtre de Leopoldstadt, du Quai ou du
Carl Theatre au solennel An der Wien, il n'y a plus qu'à se laisser porter
par le succès. Succès, Flotte Bursche (1863) qu'on traduit par Cadets de la Marine et qui, avant telle Ouverture de Brahms, s'ouvre par des Studentenlieder.
Succès, Pique
Dame (1864) et Banditenstreiche (1867) avec entre eux - ce qui est
une indication - un Frauz
Schubert (1865)
faisant bel et bien état de cinq mélodies du musicien de la Marguerite au Rouet.
Sans doute la révélation de la Fledermaus faillit-elle bien un instant compromettre la fortune de Suppé. Mais il était homme et compositeur à parer le coup, n'ayant guère écrit que de petites opérettes, il allait en composer deux grandes, élargissant sa manière, étoffant ses harmonies jusqu'à ne point leur refuser certaines conquêtes alors toutes neuves d'un Franz Liszt. Et ces deux succès, ces deux triomphes devaient incontinent 1'aligner sur son grand émule. Ce sont Fatinitza (1876) et Boccaccio (1879). Par leurs sujets, ces deux œuvres sont françaises : Fatinitza s'inspire d'une Circassienne de Scribe mise en musique par Auber et sortant du Faublas de Louvet de Couvay; Boccaccio n'était autre que le Boccace de Bayard et Beauplan, donné au Vaudeville en 1853. Raison suffisante pour que ce soient là les deux œuvres de lui que la France devait adopter, la première aux Nouveautés, en 1879 ; la seconde, en 1882, aux Folies-Dramatiques.
Ceci dit, peut-on y voir des opérettes viennoises ? Sans doute l'indispensable valse ne leur manque-t-elle pas, sans toutefois cette chaleur sensuelle que Jobann Strauss était seul capable, disait-on, de lui infuser ; mais, en plus, le lyrisme de Suppé passait pour plus italien que viennois : on le voulait rattacher à celui des frères Ricci. Par contre, le savoir de Suppé n'était certes moindre - au contraire - que celui de Strauss. Le Quatuor du premier acte de Fatinitza le prouve et tout autant l'Octuor du Poirier enchanté dans Boccaccio.
On ne peut dire que Boccaccio et Fatinitza soient aujourd'hui encore dans toutes les mémoires. Deux Ouvertures y restent, Leichte Kavallerie (1866) et Dichter und Bauer, Poète et Paysan, l'une des pages le plus universellement populaires de la musique légère : elle fut transcrite pour soixante combinaisons d'instruments ; et si elle n'est plus au répertoire des juke-boxes, elle le fut un demi-siècle durant à celui des appareils à sous, des limonaires et des orgues de barbarie. Comme elle est, aujourd'hui encore, au catalogue des disques.
Suppé mourait en son château de Gars, le 21 mai 1895.
D'après J. Bruyr, L'Opérette (Que sais-je ?)