La fille de Madame Angot
(Lecocq)
L'ŒUVRE
"Très jolie, peu polie, possédant un grand magot, pas bégueule, forte en gueule ..."
"Je vous dois tout, moi, enfant de la Halle ..."
"Certainement, j'aimais Clairette et dois-je mourir de chagrin ..."
La collaboration des librettistes SIRAUDIN, CLAIRVILLE ET KONING et du Compositeur Charles LECOCQ fut couronnée de succès et donna La Fille de Madame Angot, opéra-comique en trois actes créé, le 4 décembre 1872, au Théâtre des Fantaisies-Parisiennes à Bruxelles. A la première, ce ne fut pas un succès mais un triomphe : tous les airs pour ainsi dire bissés, LECOCQ porté sur la scène par un public en délire . Ce n'était pas le premier triomphe du compositeur dans la capitale belge car le 16 mars 1872, il avait connu les mêmes honneurs lors de la création mondiale des Cent Vierges dans ce théâtre. Décidément, Bruxelles portait chance à LECOCQ contraint de fuir Paris suite aux événements politiques et militaires d'époque. Pour la création de cet ouvrage, le Directeur HUMBERT avait rassemblé Mesdames Pauline LUIGINI (Clairette), Marie DESCLAUZAS (Lange) infiniment remarquable pour sa verve étourdissante et remplacée par Jeanne DALBERT quand HUMBERT la céda à CANTIN pour les représentations à Paris, DELORME (Amarante) et Messieurs Mario WIDMER (Pitou) ténor adulé des Bruxellois, JOLLY (Pomponnet),TOUZE (Trente), ERNOTTE (Louchard), CHARLIEU et CHAM-BERY en alternance dans le rôle de Larivaudière. L'ouvrage eut une carrière extraordinaire et joué d'origine quatre cents fois à Bruxelles avec chaque soir le triomphe de la première qui se renouvelait. Par la suite, ce chef-d'œuvre revient fréquemment sur la scène de sa naissance, pour connaître d'autres jolis soirs, et dans différents théâtres bruxellois notamment au Théâtre Royal de la Monnaie.
"Elle est tellement innocente que je ne comprends rien de rien..."
Ayant eu vent du succès remporté à Bruxelles par la Fille de Madame Angot, CANTIN, Directeur du Théâtre des Folies-Dramatiques, à Paris, accepta de la présenter dans la Ville Lumière. Néanmoins, il ne put s'empêcher d'exprimer son scepticisme : " Je veux bien consentir à recevoir l'œuvre ; je la jouerai peut-être une dizaine de fois, et, encore, si l'on va jusqu'au bout..." CANTIN était loin de se douter que la fortune allait lui sourire grâce à Charles LECOCQ car la première série de représentations sur les bords de Seine dépassa aussi les quatre cents. Comme à Bruxelles, chaque soir, le public se pressait aux portes du théâtre. CANTIN n'ayant point voulu engager trop d'argent, la mise en scène en souffrit, costumes dessinés par GREVIN et semblables à ceux de la création mais avec la beauté en moins, décors ternes et sans éclat, figurants, et choristes en nombre limité, interprétation laissant à désirer chez les messieurs dans une distribution qui réunissait Mesdames Paola MARIE (Clairette), sœur de GALLI-MARIE, l'illustre créatrice de Mignon à l'Opéra-Comique, Marie DESCLAUZAS (Lange) venue expressément de Bruxelles, TOUDOUZE (Amarante) et Messieurs MENDASTI (Pitou), DUPIN (Pomponnet). LUCO (Larivaudière), HAYME (Trénitz) et LEGRAIN (Louchard). La première eut lieu le 21 février 1873. Malgré une salle un peu houleuse au premier acte suite aux allusions à l'actualité et à la fameuse chanson politique qui produisaient, chez le public, cris d'une part, applaudissements d'autre part ; au deuxième la bataille était gagnée. La première représentation se termina en triomphe : airs bissés, voire trissés, LECOCQ porté, à nouveau, sur la scène et chaleureusement félicité par son fidèle ami Camille SAINT-SAENS ... Au fil des jours, le succès alla grandissant pour cette œuvre qui devint une véritable mine d'or pour les auteurs, éditeurs et directeurs de théâtre. En 1873, cent trois villes de l'hexagone accueillirent la Fille Angot si recherchée par les mélomanes. Les pays étrangers ne tardèrent point à monter cette œuvre rapidement traduite en plusieurs langues. La plupart des scènes d'Amérique, d'Europe, d'Asie et d'Afrique la mirent à l'affiche, et, à Londres, trois théâtres la programmèrent en même temps.
Outre de nombreuses reprises aux Folies-Dramatiques dans les premières années qui suivirent celle de sa création, et, souvent, pour remplacer certains spectacles ne faisant point recette, la Fille de Madame Angot fut représentée sur d'autres scènes parisiennes dès 1888, à savoir aux Variétés, à la Gaîté- Lyrique, à l'Eden-Théâtre ainsi qu'à l'Opéra Comique, le 28 décembre 1918, pour une représentation exceptionnelle au bénéfice des Œuvres de la Guerre et sous la direction musicale du délicat et génial compositeur Raynaldo HAHN. Le succès fut si grand qu'elle fut mise ensuite au répertoire de la seconde scène lyrique parisienne.
Parmi les grands noms du théâtre lyrique, voire de la comédie et du cinéma qui ont interprété cette œuvre à Paris, il y a lieu de citer outre Marie DESCLAUZAS et Paola MARIE, Anna JUDIC, Jeanne GRANIER, Juliette SIMON-GIRARD, Anna TARIOL-BAUGE, Edmée FAVART, Marthe CHENAL, Colette RIEDINGER, Maria MURANO, Lucien NOEL, Paul FUGERE, Charles DELMAS, Femand FRANCELL, Maurice RENAUD, DRANEM, HARRY-BAUR, Max DEARLY Edmond TIRMONT, Victor PUJOL, Jacques JANSEN, Raymond AMADE, Louis MUSY etc ..
Sur les scènes de province et étrangères, d'autres grandes et belles voix ont chanté le chef-d'œuvre de LECOCQ. Il vaut mieux ne citer aucun nom car la liste n'étant pas limitative trop d'excellents et célèbres artistes lyriques seraient lésés.
"Voilà comment cela se mène
C'n'était pas la peine, c'n'était pas la peine
Non pas la peine assurément
De changer de gouvernement..."
La Fille de Madame Angot appartient à cette catégorie d'ouvrages au succès immuable. Les raisons ? Tout d'abord, il y a la qualité d'une partition à la verve mélodique, exceptionnellement heureuse, souriante et non débridée dont la musique relevant d'une écriture soignée est bien adaptée au livret. Cette partition dont l'ouverture fut écrite la veille de la création fourmille de pages brillantes comme La Légende de la Mère Angot, Le Rondeau de Pitou, La Chanson Politique, La Romance de Pompounet, Les Soldats d'AUGEREAU, Le Duo Lange-Pitou, Le Duo Lange-Clairette, Le Chœur des Conspirateurs, La Valse du deuxième acte, Les Couplets de Clairette, etc ...
Pour les représentations données, en 1888, au Théâtre de la Bourse, à Bruxelles, LECOCQ composa Le Ballet des Fariniers situé au troisième acte.
Vraiment, Bruxelles occupe une place importante dans l'histoire de l'opérette concernée ici, car en 1900, MAUGE, Directeur du Théâtre des Galeries, réalisa un tableau vivant pour la fin de
l'acte un. Une cavalerie fut ajoutée dans la bagarre qui éclate quand Clairette est arrêtée. Le rideau s'ouvrait pour montrer la victoire du peuple dominant la barricade.
"Tournez, tournez car à la valse on s'enivre
Elle charme, elle enivre... "
Venons-en, à présent, à la particularité d'un livret qui situe une époque de l'Histoire de France : Le Directoire. La (Révolution vient de finir ; ce n'est plus la République, pas encore l'Empire. Le Directoire était, en fait, une sorte d'état provisoire se ressentant des élégances de la vieille monarchie et contenant ses plaisirs, mais avec en plus un esprit frondeur impitoyable dans la raillerie et incisif dans la satire. Les libelles passent de main en main ; les couplets sont sur toutes les lèvres. Le climat est spécial : indécis, charmant, insolent, pittoresque, frivole, avec des intrigues, des amours, des petits maîtres, des conspirateurs, des spéculateurs, du marché noir..
"Les soldats d'AUGEREAU sont des hommes, sont des hommes.
Ainsi, toutes frêles que nous sommes, je prétends que nous les valons... "
Bref, La Fille de Madame Angot est une splendide caricature d'esprit et de caractère du peuple français, une description picturale du Directoire dans les moindres détails et, notamment, pour sa cohorte d'excentriques "INCROYABLES" et "MERVEILLEUSES" si bien croqués.
"Pour tout le monde, pour tout le monde, pour tout le monde, il faut avoir perruques blondes, perruques blondes et collets noirs..."
Aux personnages légendaires, les auteurs ont adjoint des personnages ayant réellement existé et qui eurent leur temps de célébrité sous le Directoire. Personnage légendaire, Madame Angot est un type populaire. Elle représente la parvenue qui fait des pataquès et dont la verdeur de langage ne manque point de saveur. Une demi-douzaine de chansonniers et d'écrivains l'avaient mise dans leurs œuvres lorsque les trois librettistes de LECOCQ s'avisèrent d'en faire une héroïne d'opérette.
Paul BARRAS, né en 1755 à Fox Amphoux, en Provence, et décédé en 1829, prit une part active à la chute de ROBESPIERRE. Conventionnel, il fut membre du Directoire. Dans l'opérette de LECOCQ, on en parle ; mais, comme pour l'Arlésienne, jamais, on ne le voit.
Ange PITOU naquit à Châteaudun, en 1767.Ancien séminariste devenu royaliste, il monta à Paris pour défendre la Monarchie. Il fut l'objet de plusieurs arrestations sous la terreur Emprisonné à la Bastille, chaque fois, il fut libéré, moyennant une intervention financière, et il échappa
ainsi à la guillotine. Déporté à Cayenne sous le Directoire, qui était moins conciliant, Ange PITOU fut gracié par le Consulat et BONAPARTE. Après la Restauration, Les BOURBON lui octroyèrent une pension plantureuse et, néanmoins, le chansonnier réactionnaire devait décéder dans la misère, en 1842, durant le règne de LOUIS-PHILIPPE.
Anna-Françoise-Elisabeth LANGE vit le jour en 1772. Fille d'artistes, elle monta sur les planches dès l'âge de quinze ans et elle parcourut les routes de la doulce France comme comédienne. Sociétaire de la Comédie Française, en 1793, elle fut arrêtée avec ses camarades pour avoir interprété une pièce à caractère révolutionnaire. Grâce à ses relations, elle fut bien vite relaxée et elle entra par après, au Théâtre Feydeau et mena grande vie sous le Directoire. Il est peu probable qu'elle ait eu une liaison avec BARRAS. Alors dans toute sa gloire, bonne fille, Mademoiselle LANGE accorda ses faveurs à un banquier allemand, un spéculateur anglais et à un carrossier très fortuné de Bruxelles et du nom de Jean SIMONS. En 1798, il reconnut la paternité du fils de LANGE qui venait de naître et il l'épousa la comédienne qui mit fin à s